Fin du rap contestataire : miroir d'une société individualiste ?
- kloemarin
- 12 févr. 2024
- 4 min de lecture
D’un rap dénonciateur tourné vers les autres, qui se révolte contre les réalités et injustices sociales, l’industrie musicale est passée à une musique individualiste, qui pousse à la consommation et à la réussite
personnelle. Le commercial a-t-il tué le contestataire ?

L’essence même du rap, genre musical alliant le rythme et la poésie, c’est sa volonté dénonciatrice et contestataire. Lorsqu’il apparaît dans les quartiers défavorisés des États-Unis dans les années 70, porté par ceux que l’on désignait à l’époque comme des « maîtres de cérémonies », son intention principale est d’être le miroir des personnes marginalisées. Alors que le hip hop était une musique plutôt dansante, en 1982 Grandmaster Flash & The Furious Five sortent le premier morceau engagé de l’histoire : un son moins festif, des paroles plus dures, inspirées par la grève des transports à New York, qui décrivent la réalité des ghettos new-yorkais, bercés par la pauvreté, la criminalité et le chômage.
« On a eu une éducation de clodo, une inflation a deux chiffres, on peut pas prendre le train pour aller au travail, il y a une grève à la gare. (...) Des fois je pense que je vais devenir fou. Je le jure, je pourrais détourner un avion. » « The message » : leur plus gros succès.
« Rap, musique que j’aime »
Que ce soit aux USA, en France ou ailleurs, dès les années 1990, un rap engagé politiquement apparaît sur la scène. De 2Pac à Kendrick Lamar en passant par IAM ou Keny Arcana, tous les artistes s’évertuent à exprimer une volonté : dénoncer les injustices. C’est ainsi que des morceaux comme « Changes », « Brenda’s got a baby », « Alright », « Demain c’est loin » ou encore « La rage » ont vu le jour pour refléter les principales revendications des quartiers : lutter contre la discrimination raciale, les inégalités salariales, la banalisation de la violence, la pauvreté, la critique envers les médias traditionnels, et revendiquer l’éducation et la reconnaissance culturelle. IAM dans son célèbre morceau « Petit frère » souligne les impacts néfastes de l’influence des adultes qui montrent que les mauvaises actions peuvent être encouragées : « Je ne crois pas que c'était volontaire, l'adulte c'est certain. Indirectement a montré que faire le mal, c'est bien. Demain ses cahiers seront pleins de ratures. Petit frère fume des spliffs et casse des voitures. »
Zoxea dans son fameux titre « Rap, musique que j’aime » sorti en 1999, exprime l’amour qu’il porte à la musique, la« femme » qui a donné sens à sa vie. Mais il aborde aussi la déception qu’il ressent vis-à-vis de l’évolution que connaît ce genre. « Malheureusement toi t’as changé, au début j’ai pas vu le danger... Que dis-je ? Je l’ai vu, mais je voulais pas le croire. Même si les milliards te sont tombés dessus, tu sais, dans la vie bébé y’a pas que l’argent et le succès. Y’a aussi des valeurs telles que le respect, la reconnaissance. A l’heure où je te rappe, je ne rêve que de ta renaissance. » Alors, quel tournant a marqué la fin d’une époque contestataire ?
En plein cœur de la critique sociale, le Bling-bling éclot
Alors que le rap était engagé politiquement et socialement, au point de figurer dans des tumultes judiciaires, en 1999, le rappeur américain B.G sort un morceau décisif pour l’histoire du rap. Il n’est plus question de discriminations raciales ou de tensions sociales : cap sur l’alcool qui coule à flot, les jolies filles et les chaînes qui brillent. « Quand j'entre dans une fête, les filles regardent et se disent, "Wow, il est classe !” Les mecs sont sur le sol, en train de siroter et d'aspirer tout le Hennessey dont tu as besoin pour faire chauffer les quartiers. » Le terme « Bling bling », répété dans le refrain et nom éponyme du morceau, va alors être popularisé et utilisé dans le langage courant pour afficher la richesse de façon ostentatoire. C’est une véritable Révolution du Bling-bling.
A partir de 2000, alors qu’aux USA il figure une glorification de la richesse, du bling-bling et de la violence, cette dernière qui est notamment alimentée par l’assassinat de Tupac en 1996, les rappeurs français commencent à « s’américaniser ». Booba en est l’exemple parfait. Dans son titre « Avant de partir », sorti en 2002, il aborde sa richesse et ses armes : « Noire est ma ceinture au premier plan, un vautour, un vautour. Un flingue, un 45 tours, ta clique fait du lèche-vitrine pendant qu'on va chercher nos disques de platine. » Les rappeurs commencent à parler davantage d’eux-mêmes, à montrer à quel point ils sont fiers d’avoir écrasé leurs adversaires. S’en suit l’explosion des « Rap contenders ». Deux rappeurs s’affrontent à coups de punchlines diaboliques et de rimes aguerries. Le principe est simple : il faut à tout prix ridiculiser son adversaire. Les thèmes sont récurrents et très clairs dans ces matchs de boxe : les expériences individuelles, les rivalités régionales, les moqueries physiques, le sexe, l’argent, la famille... Bien que ces clashs soient surtout l’occasion de faire preuve de créativité et de schémas de rimes, les rappeurs qui en profitent pour aborder des questions sociales et politiques se font rares. Ces battles, c’est le MMA du Rap.
C’est le début de l’industrie dans le rap : les mots « argent », « drogue », « riche » sortent du lot. Les labels, en étudiant le marché du rap et en décidant d’investir ou non dans des projets musicaux, signent la fin du rap contestataire comme on le connaissait. Certes, il y a toujours des rappeurs engagés et contestataires, on peut notamment citer en France Oxmo Puccino ou Kery James, mais globalement, le rap s’est uniformisé au profit de l’industrie commerciale. « Du lundi au lundi, du Gucci au Fendi, on a les llé-bi » : Il ne s’agit pas de blâmer Niska car il ne « fait pas » du NTM, mais on ne peut pas nier que les messages véhiculés par le rap ont changé. Moins politiques, plus individualistes.
Les labels identifient ce qui fonctionne auprès du public, pour le reproduire à l’infini. Les artistes se standardisent eux-mêmes, à base d’autotune, de refrains et de clips montrant à quel point leur style de vie est luxueux.Mais c’est la conséquence de ce que les labels exigent d’eux pour qu’ils passent en radio. « Demain c’est loin », chantait IAM en 1997. Une industrie du rap miroir d’une société individualiste, ce n’est plus loin, c’est aujourd’hui.




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